Je suis partie en Égypte au mois d’avril 2026. J’ai eu la chance de pouvoir découvrir, entre autres, les temples de Karnak et de Louxor, et même une île nubienne typique. J’ai été fascinée par l’architecture, la richesse des vestiges conservés et les paysages qui entourent ces lieux chargés d’histoire. J’ai également eu la chance d’être accompagnée par un guide passionné qui a donné vie à des civilisations disparues depuis des millénaires.
Au fil des visites, une réflexion s’est pourtant imposée à moi. Beaucoup des sites que nous avons parcourus étaient autrefois des lieux sacrés pour les Égyptiens. Certains le demeurent encore aujourd’hui d’une manière ou d’une autre, à travers la mémoire collective et l’importance culturelle qu’ils représentent.
Comme beaucoup de touristes, j’ai pris des photos. Mais j’ai parfois été surprise, voire choquée, par certains comportements. J’ai vu des visiteurs se filmer pour les réseaux sociaux au milieu d’un temple, parler très fort dans des lieux de recueillement ou enchaîner les photos sans même prendre le temps d’observer ce qui les entourait. Par observer, j’entends plutôt admirer car il s’agissait de lieux de toute beauté, construits parfois sur des centaines d’années et qui méritaient que l’on prenne le temps de les contempler.
Ces scènes m’ont amenée à m’interroger sur notre rapport aux écrans, mais surtout sur notre capacité à être pleinement présents. J’ai parfois eu l’impression que l’expérience passait au second plan, comme si nous avions besoin de la capturer avant même de l’avoir réellement vécue.
Cette réflexion dépasse largement le cadre de mon voyage en Égypte. Pourquoi filmons-nous parfois un concert entier sans jamais revoir les vidéos ? Pourquoi passons-nous davantage de temps à chercher le meilleur angle pour une photo qu’à admirer ce qui se trouve devant nous ? À quel moment avons-nous commencé à vivre certains instants derrière un écran plutôt qu’avec nos propres yeux ?
Je ne remets pas en cause le fait de prendre des photos. J’en ai moi-même pris de nombreuses et je suis heureuse de pouvoir les regarder aujourd’hui. Ce qui m’interroge, c’est notre difficulté croissante à nous déconnecter, même dans des lieux qui invitent au calme, à la contemplation. Comme si nous avions parfois oublié qu’un souvenir pouvait aussi exister sans être enregistré. Une question finale se pose : Pourquoi avons-nous autant de mal à vivre pleinement ce que nous sommes en train de vivre ?
Quand le voyage devient une expérience à capturer
L’Egypte a été pour moi le point de départ de ma réflexion mais en réalité, j’ai aussi observé cela au Japon ou durant mes balades quotidiennes. Le besoin sans cesse de photographier, tout ce que je fais. Soit pour montrer aux autres dans l’instant, soit pour garder un souvenir qui restera à jamais dans mon téléphone ou ordinateur. Je me suis demandée si, parfois, la recherche du souvenir ne prenait pas le pas sur le moment lui-même.
Le portable est devenu comme un prolongement de nos mains, de nos yeux. J’ai parfois eu l’impression que nous regardions davantage le monde à travers nos écrans qu’avec nos propres yeux. Sans nous rendre compte, nous passons nos journées à documenter notre vie, comme si nous craignions de perdre la mémoire à tout instant.
Je pense que beaucoup d’entre nous ont désormais le réflexe de vouloir être dans l’instantané, nous ne voulons plus nous satisfaire d’une simple contemplation car elle voudrait dire que nous sommes sans but, que nous ne suivons pas le même chemin qu’autrui.
Je me suis retrouvée idiote en constatant que je regardais une minute ou deux un monument ou un objet avant de le prendre en photo. Je ne peux maintenant me satisfaire d’une simple observation ou description orale. Je me suis surprise à faire exactement ce que j’étais en train de reprocher aux autres. À peine le temps de contempler un monument que mon téléphone était déjà dans ma main. Comme si prendre une photo était devenu un réflexe plus qu’un choix.
Et les réseaux sociaux peuvent parfois encourager une forme de validation sociale. Les réactions, les commentaires ou les « likes » activent notre système de récompense et peuvent nous inciter à partager toujours davantage. Aussi nous rencontrons beaucoup de difficulté à ne pas être dans la démonstration.
Notre époque valorise énormément le fait de montrer ce que nous vivons. Les réseaux sociaux transforment parfois les expériences en vitrines où l’approbation des autres devient presque aussi importante que le moment lui-même. Je pense que dans le fond nous avons du mal à nous retrouver avec nous-mêmes, nos pensées et nos désirs profonds.
Une société qui ne supporte plus le vide
Aujourd’hui, j’admets avoir de plus en plus de mal à supporter le calme. J’ai grandi avec une télévision dans ma chambre, puis avec des écouteurs dans les oreilles. Être totalement déconnectée m’est devenu difficile, comme si le silence devait systématiquement être comblé par un bruit, une vidéo ou une musique. Je ne pense d’ailleurs pas être un cas isolé.
Les chiffres semblent confirmer cette impression. Selon une étude publiée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 2024, près de 11 % des adolescents européens présentent une utilisation problématique des réseaux sociaux. Les adultes ne sont pas en reste : ils y consacrent en moyenne près de deux heures par jour. Notre attention est devenue une ressource extrêmement sollicitée.
Pour autant, je ne crois pas que les réseaux sociaux soient les seuls responsables. Les jeux vidéo, les plateformes de streaming, les podcasts ou encore les notifications permanentes participent eux aussi à cette stimulation constante. Mes propres parents, qui n’ont pourtant pas grandi avec Internet, passent aujourd’hui beaucoup de temps à faire défiler leur téléphone ou à jouer. La question dépasse donc largement celle des générations.
Derrière cette hyperconnexion se cache peut-être une peur plus profonde : celle de manquer quelque chose. Les psychologues parlent de FOMO (Fear of Missing Out), une expression qui désigne la crainte permanente de passer à côté d’un événement, d’une information ou d’une expérience que vivent les autres. Ce phénomène traduit finalement une difficulté à accepter le vide.
Et si le véritable problème n’était pas tant notre téléphone que notre incapacité à rester seuls avec nos pensées ? Nous remplissons le moindre moment d’attente, le moindre silence, la moindre pause. Observer un paysage, patienter quelques minutes ou simplement contempler deviennent presque des exercices. Nous avons appris à occuper chaque instant, mais peut-être avons-nous un peu oublié comment le vivre.
Notre rapport au temps a changé
J’ai parfois l’impression que les journées passent de plus en plus vite. Le moindre temps mort est devenu une occasion de s’occuper. Dans la voiture, j’écoute un podcast. Pendant ma pause déjeuner, je regarde une vidéo. Dans une file d’attente, je consulte machinalement mon téléphone. Mon cerveau est constamment sollicité et, si je suis honnête avec moi-même, je crois que je cherche surtout à faire passer le temps.
Pourtant, je ne suis pas certaine que nous manquions davantage de temps qu’autrefois. Ce qui a peut-être changé, c’est notre manière de l’habiter. Là où certaines générations acceptaient plus facilement les moments de silence, d’attente ou d’ennui, nous avons désormais le réflexe de les remplir.
L’ennui est presque devenu un inconfort. Nous voulons rentabiliser chaque minute, apprendre quelque chose, nous divertir ou répondre à un message. Comme si le simple fait d’être présent, sans objectif précis, ne suffisait plus.
Et si contempler un paysage, écouter le bruit du vent ou simplement laisser son esprit vagabonder était la vraie façon de se sentir comblé l’espace d’un instant ?
Réapprendre à contempler
Nous avons fait un état des lieux, nous photographions, filmons plus que nous n’observons. Traverser un temple sans réellement le regarder n’est-ce pas ironique après avoir fait des kilomètres pour voir ce temple en question ?
Sommes-nous encore présents lorsque nous vivons une expérience ? La contemplation n’est pas de l’inaction nous en avons besoin pour pouvoir nous imprégner des sensations ambiantes, rien ne remplacera le moment présent et les émotions que nous allons ressentir.
Je me suis rendu compte que les moments dont je garde le plus beau souvenir sont souvent ceux où je n’ai rien cherché à capturer. Ceux où je me suis simplement arrêtée quelques instants pour regarder, écouter ou ressentir. L’objectif est de prendre le temps de s’arrêter pour regarder les choses telles qu’elles sont vraiment, dans le détail. Vous verrez comme c’est libérateur.
La contemplation, c’est l’idée d’aller en sens inverse, de s’arrêter et de prendre un peu de temps. Nous avons la capacité de choisir où nous dirigeons notre mental et je ne vous ferai pas un énième article sur comment le faire, d’autres s’en charge très bien. Je veux juste que nous ayons une conversation face à nous-même, dans le miroir et que nous nous interrogions tous ensemble avec calme et bienveillance : Suis-je réellement présente à ce que je vis ou suis-je déjà en train de penser à la manière dont je vais m’en souvenir ?
Dans notre monde moderne rempli de distractions constantes, il peut être difficile de rester pleinement ancré dans le moment présent, de faire le vide, mais plutôt que de résister ou fuir les expériences inconfortables, essayons d’être curieux envers elles.
La nature comme les êtres humains accomplissent chaque jour des choses extraordinaires, prenons le temps de les regarder, de les admirer et de leur rendre hommage car finalement, le plus beau souvenir ce n’est peut-être pas celui qui est enregistré dans notre téléphone, mais celui qui continue de vivre en nous longtemps après notre retour.


Laisser un commentaire