Pourquoi le true crime fascine-t-il autant ? 


À l’heure où les contenus web, les podcasts et les émissions de télévision consacrés aux faits divers se multiplient, le true crime n’a jamais attiré un public aussi large. Les contenus consacrés aux faits divers se multiplient et il est désormais courant d’aller au-delà de nos frontières pour découvrir des affaires toujours plus intrigantes ou terrifiantes. Mais au-delà de toute cette mouvance, que vient-elle révéler sur nous ? Et surtout, pourquoi en veut-on toujours plus ? 

Depuis la période du Covid-19, je suis moi-même tombée sur des contenus true crime qui m’ont particulièrement intéressée sur la plateforme Youtube. J’ai tout de suite accroché alors qu’auparavant ce genre me terrifiait. Je me souviens encore trembler devant Faites entrer l’accusé alors que maintenant je peux entendre les pires horreurs et m’endormir sans problème. J’étais déjà amatrice de films d’horreur mais le fait que cela soit des faits réels me dérangeait et j’avais une sensation de voyeurisme qui s’est finalement estompée. 

Je ne saurais dire ce qui a changé en moi. Peut-être une curiosité exacerbée, un besoin de nouveauté ou simplement l’envie de comprendre ce qui pousse certains individus à commettre l’impensable. Une chose est sûre : je me retrouve désormais à regarder McSkyz (créateur de contenus) tous les vendredis, presque comme un rendez-vous incontournable. Et je suis loin d’être la seule. Alors, qu’est-ce que nous cherchons réellement dans ces récits criminels ? 

Qu’est-ce que le true crime ? 

Le true crime, que l’on pourrait traduire par “crime réel “, désigne l’ensemble des contenus qui relatent des affaires criminelles ayant réellement existé. Documentaires, podcasts, émissions de télévision, livres ou encore vidéos YouTube : ce genre s’intéresse aussi bien aux enquêtes policières qu’aux procès, aux victimes ou aux auteurs de crimes. 

Bien que le terme soit anglais, la fascination pour les faits divers est loin d’être récente. Si le true crime connaît aujourd’hui un succès considérable grâce aux plateformes numériques, l’intérêt du public pour les affaires criminelles existe depuis des siècles. Les exécutions publiques attiraient déjà les foules, les journaux consacraient des pages entières aux crimes les plus marquants et certains procès passionnaient l’opinion bien avant l’arrivée d’Internet. 

Le true crime moderne n’a donc rien inventé. Il a simplement transformé une curiosité profondément humaine en un genre à part entière. Et cette curiosité en dit peut-être davantage sur nous que nous ne le pensons. « La mort a toujours intrigué les gens », confie le docteur Grégory Schmit, médecin légiste à Bruxelles. « Quand il y a un corps dans la rue, tous les voisins sont à leur fenêtre. Ce n’est pas nouveau. Ce qui a changé, c’est que les réseaux sociaux et les plateformes ont amplifié cette curiosité, l’ont rendue visible, massive. » Finalement, le true crime apporte une forme de lisibilité dans un monde saturé d’informations contradictoires., voire incohérentes et dans une époque où l’on doute de tout, la vérité attire, même quand elle dérange. 

Qui consomme le true crime ? 

Selon une étude menée en 2018 par le Journal of Radio and Audio Media, les femmes représenteraient près de 73 % des auditeurs de podcasts consacrés aux faits divers. Même si elles ne sont pas seules à consommer, cette surreprésentation intrigue les chercheurs depuis plusieurs années. 

Plusieurs hypothèses ont été avancées pour l’expliquer. Contrairement aux idées reçues, les femmes ne seraient pas attirées par le true crime pour le simple frisson qu’il procure. Elles rechercheraient avant tout une meilleure compréhension des mécanismes de la violence et des comportements à risque. 

De nombreuses affaires mettent en scène des victimes féminines confrontées à des agressions, des violences conjugales ou des prédateurs qu’elles connaissaient parfois déjà. Cette proximité favorise l’identification et nourrit un sentiment d’empathie particulièrement fort. En suivant ces récits, certaines femmes cherchent également à repérer les signaux d’alerte qu’elles pourraient rencontrer dans leur propre vie. 

Le true crime offrirait ainsi une forme de préparation mentale face à des dangers perçus comme réels. Comprendre comment une situation a dégénéré, comment une victime a réagi ou comment une enquête a permis d’identifier un coupable peut procurer un sentiment de contrôle dans un monde où l’incertitude demeure omniprésente. 

Au-delà du genre, je pense également qu’une partie du public est attirée par la dimension investigative de ces récits. Nous analysons les indices, formulons des hypothèses et tentons de résoudre l’affaire aux côtés des enquêteurs. Cette participation intellectuelle crée un fort sentiment d’implication et contribue largement à notre fascination pour le true crime. 

Explorer l’impensable 

Si le true crime attire autant, c’est aussi parce qu’il parle de nos peurs les plus profondes : notre propre mort, celle de nos proches et l’existence d’une violence que nous préférerions parfois ignorer. Se confronter à ces réalités à travers des récits, des documentaires ou des podcasts est une façon d’approcher l’indicible sans y être directement confronté. Comme les contes d’autrefois, ces histoires nous permettent d’explorer nos angoisses dans un cadre sécurisé. 

Le true crime ne sollicite pas uniquement notre curiosité intellectuelle. Il agit également sur notre cerveau. Lorsqu’une enquête progresse, qu’un rebondissement survient ou qu’un mystère semble sur le point d’être résolu, notre système de récompense s’active. L’incertitude entretient notre attention et nous pousse à vouloir connaître la suite. À cela s’ajoute la peur ressentie face aux crimes évoqués. Adrénaline, tension, soulagement : le cerveau enregistre ces émotions fortes et peut finir par rechercher à nouveau ce type de stimulation. 

Mais au-delà du frisson, je pense que beaucoup d’entre nous cherchent avant tout à comprendre. Pour ma part, suivre une enquête ne se résume pas à découvrir l’identité du coupable. Même lorsque je connais déjà l’issue de l’affaire, j’ai besoin de comprendre comment les événements se sont enchaînés, si justice a été rendue et surtout ce qui a conduit une personne à commettre l’irréparable. 

Ce qui m’intéresse le plus, ce sont souvent les profils psychologiques des auteurs de crimes. J’aime comprendre leur mode de pensée, leur parcours de vie, leurs motivations ou encore leur modus operandi. À mes yeux, une affaire perd une partie de son intérêt lorsqu’elle se limite à l’énumération des faits. Ce que je cherche, c’est l’être humain derrière le crime, aussi dérangeant soit-il. 

Il y a également, selon moi, une part du public qui éprouve le besoin de participer à l’enquête. Nous analysons les indices, formulons des hypothèses, cherchons des incohérences et tentons de comprendre ce qui s’est réellement passé. Cette implication crée un sentiment d’engagement fort qui nous tient en haleine jusqu’à la résolution de l’affaire. 

Le true crime répond finalement à plusieurs besoins à la fois : ressentir des émotions fortes, comprendre les mécanismes qui conduisent à la violence, tenter de donner du sens à l’inacceptable et parfois même vérifier que justice a été rendue. Derrière notre fascination pour ces récits se cache peut-être une question universelle : comment un être humain peut-il en arriver là ? 

Une expérience cathartique ? 

La catharsis est un concept qui remonte à l’Antiquité grecque. Elle désigne le processus par lequel une personne ressent des émotions fortes à travers une œuvre ou un récit, puis s’en libère progressivement. En assistant à une tragédie, le spectateur éprouve de la peur, de la tristesse ou de la colère, mais cette expérience lui permet également d’évacuer ces émotions dans un cadre sécurisé. 

Le true crime pourrait fonctionner de manière similaire. À travers les récits criminels, nous sommes confrontés à des situations extrêmes qui suscitent l’indignation, la peur ou l’empathie. Pourtant, nous les vivons à distance, depuis notre salon, derrière un écran ou à travers un casque audio. Cette distance nous permet d’explorer nos émotions sans être directement exposés au danger. 

Il est alors possible que le true crime joue un rôle de soupape émotionnelle. En suivant une enquête, en partageant la détresse des victimes ou en assistant à la condamnation d’un coupable, nous donnons une forme d’expression à des émotions parfois difficiles à verbaliser. La peur, la colère ou le sentiment d’injustice trouvent ainsi un exutoire.  

Peut-être que si je peux aujourd’hui regarder des contenus qui me terrorisaient autrefois, c’est parce que j’ai appris à apprivoiser certaines de mes peurs à travers eux. 

Entre curiosité et voyeurisme 

Le true crime occupe une place particulière. D’un côté, il permet de comprendre des phénomènes complexes, de rendre hommage aux victimes et parfois même de sensibiliser le public à certains dangers. De l’autre, il transforme des drames bien réels en contenus consommés par des millions de personnes. 

La frontière entre information, fascination et voyeurisme est parfois mince. Derrière chaque affaire se trouvent des familles, des victimes et des souffrances qui ne devraient jamais être réduites à un simple divertissement. 

Pourtant, la majorité des amateurs de true crime ne cherchent pas nécessairement à se repaître du malheur des autres. Ils cherchent à comprendre, à ressentir, à donner du sens. C’est peut-être cette ambiguïté qui rend le phénomène si fascinant : nous sommes à la fois attirés par ces récits et conscients du malaise qu’ils peuvent provoquer. 

Le true crime ne nous fascine peut-être pas tant à cause des criminels que parce qu’il nous confronte à ce que nous avons de plus humain : la peur, la curiosité, l’empathie et le besoin de comprendre ce qui nous dépasse. En définitif, ce ne sont peut-être pas les crimes dont on a envie d’entendre parler, mais des êtres humains qui se cachent derrière eux. 

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